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Thème : Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde
Jeudi 25 juillet 2002
Eglise Notre-Dame de l'Assomption, à Oshawa (Banlieue de Toronto) Cent à cent cinquante personnes étaient réunies dans l'église francophone d'Oshawa ce jeudi 25 juillet 2002, une église chaleureuse, tout de bois vêtue à l'intérieur, au milieu des pelouses larges séparant les maisons d'habitation. L'assemblée était composée d'un bon contingent de Beaucerons du Québec ; la matinée était fort bien organisée par un prêtre des leurs et l'animation des chants confiée à leur chorale. De nombreux Malgaches étaient présents, ainsi qu'un évêque de Madagascar, Mgr Gaetano Di Pierro - un Italien, auxiliaire d'Ambatondrazaka, dans la forêt non loin de Tananarive, qui, à la fin de la messe, a chanté un cantique de sa composition. La délégation des jeunes du diocèse d'Angoulême faisait partie de l'assemblée, conduite par plusieurs prêtres dont le Vicaire général. Quatre jeunes prêtres du Dahomey, ordonnés au début du mois de juillet, donnaient une belle note complémentaire à la diversité ecclésiale de notre matinée de catéchèse, pendant laquelle les confessions se sont échelonnées. Heureuse et forte expérience pour un jeune évêque. Voici, rédigé après coup, le texte de cette catéchèse qui fut très directe.
Nous sommes heureux de nous trouver chez Notre Dame de l'Assomption, en cette église chaleureuse, aux dimensions familiales, pour la catéchèse qui m'est confiée, portant sur la parole de Jésus : " Vous êtes la lumière du monde " (Mt 5, 14). Le temps radieux de ce jour nous ouvre à la clarté du mystère que nous allons évoquer.
En arrivant sur Toronto avant-hier après une journée de voyage depuis Montréal dans les autobus scolaires que l'on appelle " le péril jaune ", il se faisait tard et la lune montait à l'est, notre direction, la pleine lune, beau présage pour la Journée Mondiale de la Jeunesse. La liturgie de l'Assomption, en effet, chante Notre Dame en empruntant dans telle ou telle antienne de l'Office quelques traits poétiques du Cantique des cantiques : " Qui est celle-ci qui surgit comme l'aurore, belle comme la lune (pulchra ut luna), resplendissante comme le soleil ? " (6, 10) Ce texte ici, en cette église de l'Assomption, dans le contexte du thème des J.M.J., prend tout son sens.
La Vierge Marie est lumineuse, elle, la pleine de grâce, mais d'une lumière dont elle n'est pas la source, tout comme la lune - surtout la pleine lune - resplendit d'une clarté qu'elle reçoit du soleil. Si nous voulons être et devenir " la lumière du monde ", à l'invitation de Jésus, ce ne peut être qu'en nous exposant à lui, en étant uni de plus en plus intimement à lui, qui, avant de nous dire : " Vous êtes la lumière du monde ", a déclaré : " Je suis la Lumière du monde " (8, 12) Le mystère de notre foi est une réfraction en cascade de la lumière. Le Fils, Lumière du monde, lui, " le Verbe, lumière véritable qui éclaire tout homme " (Jn 1, 9), n'est pas l'origine toute première de la lumière : comme nous le confessons dans le Credo, il est " Lumière née de la Lumière " (lumen de lumine). Vous connaissez le texte de notre profession de foi : " Il est Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière. " Le Verbe reçoit du Père en plénitude - car il est Dieu - l'unique lumière divine : sa génération fait du Fils, selon l'expression du prologue de la lettre aux Hébreux, le " resplendissement de la gloire " du Père, " l'effigie de sa substance " (1, 3) Le Père et le Fils sont Un, sont l'unique lumière divine, dont le Père est la source et dont le Fils est la parfaite et totale réfraction : le Fils reçoit la lumière divine qu'il est.
Marie - qui n'est pas Dieu, même si elle est la Mère de Dieu - n'est pas " lumière née de la lumière ", mais elle est pur reflet de la lumière qu'elle reçoit par le Fils de Dieu incarné dans son sein ; de ce fait, elle est humainement source de la lumière, par le feu caché de l'Esprit Saint (cf. Lc 1, 35), et c'est par elle que Jésus est Lumière du monde. Comme la lune, elle rayonne, non d'elle-même, mais du Soleil de justice qu'est le Messie, son Fils (cf. Ml 3, 20). La liturgie appelle aussi Marie " l'aurore du salut " en la fête de sa Nativité, car c'est à partir d'elle que s'est " levé " le vrai Soleil.
Pour chacun de nous, comme pour Jésus et pour Marie, mais à un autre niveau, il s'agit de recevoir la Lumière qui est Dieu, par le Fils de Dieu fait homme venu en ce monde par Marie, sa Mère. Il nous faut resplendir d'une lumière venue d'en haut et à nous transmise, selon ce texte fort de saint Paul : " Le Dieu qui a dit : Que des ténèbres jaillisse la lumière, est Celui qui resplendit dans nos coeurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. " (2 Co 4, 6) Encore faut-il que notre visage et notre coeur soient ouverts, disponibles, pour accueillir la lumière de l'amour, selon cette autre parole de saint Paul : " Et nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur qui est Esprit " (3, 16-18)
Les paroles de saint Paul font allusion à Moïse : dès les origines du Peuple de Dieu, il a fait l'expérience de la gloire de Dieu, et c'est pour cela qu'il apparaît près de Jésus quand il est transfiguré sur le mont Thabor. Au Buisson ardent, il s'est prosterné devant cette manifestation de Dieu, incandescence d'amour, vive flamme d'amour, comme chantera le poète saint Jean de la Croix. Chargé de conduire le Peuple-Epouse jusqu'à la montagne du Sinaï, lieu de l'Alliance, il a souvent été écartelé entre Dieu et son Peuple, mais il est resté fidèle à l'un et à l'autre. Devenu vraiment " homme de Dieu ", il a désiré voir sa Gloire et son intimité avec Dieu lui conférait un tel rayonnement qu'il lui fallait mettre un voile sur son visage, quand il sortait de ses entretiens avec Yahvé (Ex 34, 29-30) : il était devenu lui-même " buisson ardent ".
Le contact prolongé avec la Lumière divine a rendu Moïse lumineux. Marie, pleine de grâce, qui a donné la vie humaine au Verbe qui est " la Lumière véritable éclairant tout homme " (Jn 1, 9), est lumineuse de l'intérieur, lumineuse d'avoir conçu par l'Esprit Saint la Lumière du monde. Comme Moïse et Marie, Lucifer - son nom magnifique le dit - était un " porteur de lumière ", une torche éclatante : " il n'était pas la Lumière " (Jn 1, 8) ; il s'est complu dans son éclat, jusqu'à penser ou vouloir être la source de sa lumière. La lampe splendide qu'il était comportait un cordon, un fil, qui la reliait à une prise : son lien de créature à son Créateur, sa dépendance d'amour à l'Auteur de toute grâce ; il a trouvé que ce cordon était disgracieux, qu'il était inutile, et il l'a débranché : ainsi Lucifer est ?il devenu dans l'instant le Prince des ténèbres ; mystérieusement, son intelligence s'est obscurcie en se refermant sur elle-même : en se contemplant soi-même, il s'est persuadé qu'il était à lui-même la source de sa beauté ; depuis, il n'a de cesse d'entraîner les fils de lumière dans son obscurité ou dans son aveuglement. L'Ange de lumière est devenu le Mauvais, le Malin, le " Beau ténébreux " qui veut nous entraîner au mal : " Délivre-nous du mal ", demandons-nous dans le " Notre Père " ; avant sa Passion, le Seigneur Jésus dit à son Père : " Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. " (Jn 17, 15)
Immense leçon pour nous tous : briller pour soi ou à partir de soi, c'est vanité, tromperie. Nous ne pouvons entrer et demeurer dans la lumière que dans un lien étroit, aimé avec Celui qui " Lumière au-delà de toute lumière " (Préface de la Prière eucharistique IV). Le refus de la dépendance est une réaction qui s'explique dans l'adolescence, quand on a tendance à se libérer de son père et de sa mère ainsi que de toute autorité, mais qui doit laisser place à une intelligente acceptation des liens qui nous font vivre et grandir. Nous sommes lumineux d'un autre, à partir des autres ; ce n'est pas nous-mêmes, mais ce qui nous habite qui nous remplit de lumière. Regarder Dieu assidûment, le contempler, nous amène peu à peu, dans le temps, à lui ressembler.
Pour ne pas s'enténébrer, il faut s'exposer à la lumière, à la radiation de l'amour depuis sa source. La rumination de la Parole de Dieu, la contemplation assidue qui est regard prolongé sur le mystère du Dieu ?Amour, sont une exposition à la Lumière, une séance de rayons : il s'agit d'une authentique radiothérapie. Il est bon d'exposer le Saint ?Sacrement pour mieux visualiser la source (le sacrement) de l'Amour rédempteur, mais il est surtout important de s'exposer soi ?même à son rayonnement. L'attention à autrui, qui est une réfraction du Visage de Jésus parfois défiguré, nous transfigure aussi et nous fait rayonner d'une lumière intérieure capable d'" allumer " les autres à notre tour. S'exposer à la lumière peut faire mal, car il s'avère nécessaire d'éclairer des zones ténébreuses que nous voudrions laisser dans l'obscurité : Dieu (ou autrui) est un feu dévorant qui brûle nos scories ; mais ces brûlures nous guérissent et nous enlèvent le mal qui nous dévore.
On ne peut être lumineux à soi seul ou de soi seul : on est lumineux d'un autre, de la présence d'un autre, comme le sont le Père et le Fils. Les disciples de Jésus ont été habités par son regard, éclairés jusqu'au fond d'eux ?mêmes par la Lumière née de la Lumière. Pierre par son disciple Marc en a transmis l'émotion à l'occasion de l'appel du jeune homme riche : " Jésus fixa sur lui son regard et l'aima " (10, 21). Sur les rives du Jourdain, il avait reçu en plein cœur ce regard. André avait dit à son frère : " "Nous avons trouvé le Messie." Il l'amena à Jésus. Jésus le regarda et dit : "Tu es Simon, le fils de Jean ; tu t'appelleras Céphas", ce qui veut dire Pierre. " (Jn 1, 41 ?42) Le regard de Jésus le pénètre si profondément que son nom ? ce qui implique sa personne ? est changé (cf. Mc 10, 23.27). Ainsi pouvons ?nous, non " allumer " les autres au sens péjoratif de ce verbe, mais bien les éclairer de l'intérieur à l'intérieur, comme des " allumeurs de réverbères " en la nuit de ce monde (cf. Le Petit Prince de Saint ?Exupéry). Le cinéaste Barba ?Negra, passionné de visages humains, aime dire que les plus beaux qu'il ait rencontré sont ceux des moines et moniales de diverses religions, habités par une lumière qui rayonne, à la façon dont Moïse était transfiguré par ses entretiens avec son Dieu et Ami. Pour l'auteur du livre de la Sagesse, les justes " resplendissent " quand Dieu les visite : " comme des étincelles à travers le chaume, ils courront " (3, 7). Ainsi devons ?nous transmettre la lumière et le feu de l'Evangile autour de nous, pour que nous puissions resplendir comme le soleil dans le royaume de notre Père (cf. Mt 13, 43), vrais témoins de la Lumière d'en ?haut venue dans le monde, afin de conduire à sa source divine.
Il convient de distinguer les adjectifs " illuminé " et " lumineux " appliqués à un être humain : le premier qualifie une personne qui se laisse emporter par des mirages trompeurs - provenant par exemple de troubles psychologiques ou de l'usage de drogues comme ecstasy - tandis que le second reflète la paix et la douceur d'une personne habitée par une présence qui gagne les cœurs. C'est en ce sens qu'il nous faut devenir " lumineux ", " lumière du monde ", en lien vital constant avec le Transfiguré passé par la mort, lui le Vivant auquel rendent témoignage les anges de la Résurrection : " l'Ange du Seigneur, écrit Matthieu, descendit du ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s'assit. Il avait l'aspect de l'éclair, et sa robe était blanche comme neige. " (28, 2 ?3)
Les armes de la ville de Mende sont " d'azur au soleil rayonnant " ; une heureuse signalétique les a multipliées sur de nombreuses pancartes ou indications diverses. Elles symbolisent l'attachement des Lozériens à la foi catholique faisant front à l'hérésie protestante, si l'on en croit la devise Tenebræ eam non comprehenderunt, empruntée au prologue de l'Evangile selon saint Jean : " La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas saisie. " (1, 5)
Il nous faut ensemble, Catholiques et Protestants, entrer dans la Lumière et la laisser dissiper nos ténèbres et nos obscurités. Pour les Bouddhistes, comme pour la Révélation chrétienne, l'azur très pur est le symbole de l'approche du Très ?Haut, celui qui se dit tout Amour, toute Miséricorde. Après la conclusion de l'Alliance au Sinaï, " Moïse monta, ainsi qu'Aaron, Nadab, Abihu et soixante ?dix des anciens d'Israël. Ils virent le Dieu d'Israël. Sous ses pieds il y avait comme un pavement de saphir, aussi pur que le ciel même. Il ne porta pas la main sur les notables des Israélites. Ils contemplèrent Dieu puis ils mangèrent et burent. " (Ex 24, 9 ?11 ; cf. Ez 1, 26 ; Ap 4, 2 ?3) Puisque la Lumière est venue dans le monde par Marie, Mère de Dieu, nous pouvons la suivre, devenir lumière, témoins et missionnaires de la Lumière, entrer et faire entrer dans la pleine Lumière. L'Eglise compte sur vous, chers jeunes et fils de lumière, pour cette mission de clair amour. 25/07/2002 Mgr Le Gall, Evêque de Mende |